Un jeu Square Enix qui mise tout sur la politique, le sel et les dilemmes moraux : Triangle Strategy débarque avec une ambition narrative rare dans le genre des SRPG. Lancé initialement sur Nintendo Switch avant de rejoindre d’autres plateformes, le titre du Team Asano (le studio derrière les Octopath Traveler) propose une expérience qui divise autant qu’elle passionne. Voici pourquoi.
Un récit politique d’une richesse déconcertante
Le postulat de départ est accrocheur : trois nations se disputent le contrôle du sel, ressource non renouvelable et indispensable à la survie de toutes. Le jeune Serenoa Wolffort, seigneur de la noble Maison Wolffort, doit gérer un mariage arrangé avec Lady Frederica tout en naviguant dans des eaux diplomatiques de plus en plus troubles. Quand la guerre éclate, les certitudes s’effondrent et les alliances volent en éclat.
Ce qui impressionne d’emblée, c’est la profondeur de la construction du monde. Triangle Strategy ne se contente pas d’esquisser une géopolitique de façade : il fouille les motivations de chaque personnage secondaire, les rancœurs historiques entre factions, les intérêts économiques derrière chaque décision. Les PNJ ont leurs propres agendas, leurs propres fragilités, et le jeu vous invite à les visiter activement via des scènes optionnelles qui enrichissent considérablement la compréhension de l’intrigue.
Le système de convictions mérite une attention particulière. Serenoa commence comme une ardoise blanche : vos choix de dialogue, vos actions en exploration et vos décisions de combat façonnent progressivement ses valeurs. Ces convictions influencent ensuite les votes collectifs de la Maison Wolffort, ces moments charnières où l’ensemble du groupe décide de la marche à suivre. Persuader vos alliés de voter dans votre sens dépend directement de la solidité de vos convictions, et rien n’est jamais garanti au premier run. C’est honnêtement frustrant et brillant à la fois.
Le jeu présente trois fins accessibles et une quatrième dite « dorée », notablement difficile à débloquer sans guide. Personnellement, j’ai manqué cette fin d’une seule décision lors de ma première partie, et le résultat obtenu restait pourtant d’une belle ambiguïté émotionnelle. La rejouabilité est réelle : les embranchements narratifs justifient plusieurs playthroughs.
Des mécaniques de combat solides mais trop peu exploitées
Voilà le point où mon avis devient tranché. Triangle Strategy est un bon SRPG, techniquement parlant. Le déplacement sur grille, les attaques combinées entre alliés, la gestion du terrain : tout cela fonctionne et peut s’avérer franchement jubilatoire. Certaines classes de personnages sont particulièrement inventives :
- Le chaman, capable de modifier les conditions météorologiques pour neutraliser des effets de terrain ou perturber la précision des archers
- Le médecin, qui peut lancer des objets sur de grandes distances et en utiliser deux simultanément
- Le tacticien, qui redistribue des TP aux alliés ou les retire aux ennemis pour contrôler le rythme du combat
Certains objectifs de mission sont particulièrement inspirés, comme la séquence dans les mines où il faut piloter des wagonnets pour désamorcer des bombes avant qu’elles n’explosent. Les batailles d’entraînement optionnelles, qui permettent de renforcer les convictions tout en progressant en niveau, s’avèrent elles aussi bienvenues.
Mais voici le problème fondamental : le ratio entre gameplay et narration penche massivement du côté des cinématiques. Chaque chapitre enchaîne de longues séquences dialoguées avant de proposer une ou deux batailles. Pour un SRPG vendu sur sa profondeur tactique, ce déséquilibre frustre. Le jeu aurait gagné en cohérence si l’exploration stratégique avait bénéficié du même soin éditorial que l’écriture. Si vous cherchez avant tout un jeu de combat intense, regardez peut-être ailleurs dans le genre.
Direction artistique HD-2D et bande-son : un hommage assumé aux classiques
Visuellement, Triangle Strategy s’inscrit dans la lignée des Final Fantasy Tactics et autres Tactics Ogre avec sa direction artistique HD-2D : des sprites pixel art ultra-détaillés sur des décors en trois dimensions. Le résultat est élégant, lisible et expressif. Les portraits de personnages utilisés lors des scènes narratives notables sont surtout soignés, même si on regrette qu’ils soient absents des dialogues ordinaires.
La version PS5 affiche des temps de chargement quasi inexistants et une fluidité globale appréciable. Quelques ralentissements subtils apparaissent lors de sorts de zone à large échelle sur des cartes très peuplées, mais rien de rédhibitoire. La caméra pivotante en combat offre de la liberté, au prix parfois de quelques secondes supplémentaires pour trouver l’angle adapté.
| Critère | Note | Commentaire |
|---|---|---|
| Narration | 9/10 | Riche, nuancée, moralement complexe |
| Gameplay tactique | 7/10 | Solide mais sous-exploité |
| Direction artistique | 8/10 | HD-2D élégant, portraits superbes |
| Bande-son | 8/10 | Mémorable, bien adaptée aux scènes |
| Rejouabilité | 8/10 | Multiples fins, branches narratives |
La bande-son mérite un paragraphe à elle seule. Plusieurs morceaux s’imposent immédiatement lors des affrontements ou des scènes dramatiques, avec une intensité qui colle parfaitement à l’enjeu narratif. Concernant le doublage anglais, la prestation d’Emma Ballantine dans le rôle de Frederica se singularise par sa puissance d’expression. La localisation du script anglais est rigoureuse malgré la complexité des ramifications scénaristiques, même si certains archaïsmes médiévaux produisent des formulations légèrement awkward.
À qui s’adresse vraiment Triangle Strategy ?
Si vous avez adoré un J-RPG narratif comme Tales of Berseria Remastered pour la densité de son écriture, Triangle Strategy devrait vous captiver. Ce jeu s’adresse avant tout aux amateurs de récits moralement ambitieux, ceux qui n’ont pas peur de passer vingt minutes à lire des dialogues avant de combattre.
En revanche, si votre priorité reste la profondeur tactique pure, soyez lucide : l’équilibre narration/gameplay ne correspond pas aux standards habituels du genre. Ce n’est pas un défaut fatal, c’est un positionnement éditorial assumé. Le Team Asano a clairement priorisé l’histoire, et le résultat tient ses promesses sur ce terrain précis. Avec trois fins classiques et une quatrième cachée derrière des choix très spécifiques, comptez facilement 40 à 60 heures pour étudier l’essentiel du contenu.
Triangle Strategy vaut le détour, à condition d’accepter ses règles du jeu dès le départ.
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