Étrange Overlord est le premier projet solo de Sōhei Niikawa, créateur légendaire de la série Disgaea, depuis son départ en indépendant. Ce seul fait suffit à attirer l’attention. Même sans connaître ce contexte, le style visuel débordant d’énergie et la prémisse décalée de cet anime-jeu donnent immédiatement envie d’en savoir plus. Les amateurs de la franchise Disgaea y retrouveront un humour volontiers grivois, des personnages exubérants et une générosité créative reconnaissable. Les autres découvriront une œuvre singulière, difficile à classer.
Un univers infernal aussi séduisant qu’extravagant
Étrange Von Rosenburg est une noble de dix-sept ans accusée de complot contre la famille royale. Sa sentence est expéditive : la guillotine, à la façon de la Révolution française. Mais au lieu de marquer la fin de son histoire, cette mort brutale n’en constitue que le début. Elle se réveille en enfer, où des démons peu amènes tentent de lui imposer leur loi. Erreur fatale de leur part. Étrange déchaîne aussitôt une magie noire dévastatrice sur ces malheureux et les réduit à l’obéissance en quelques secondes.
Ces démons vaincus deviennent ses premiers vassaux, point de départ d’une quête pour conquérir les enfers et s’offrir enfin une vie heureuse. Son moteur ? Une passion dévorante pour les sucreries et les pâtisseries, obsession qui donne au récit une légèreté savoureuse. Son manque total de conscience de l’effet qu’elle produit sur les autres est étrangement attendrissant. Elle se perçoit comme une simple amoureuse du sucre ; le reste du monde la voit comme une force de destruction incontrôlable.
Le casting autour d’elle est aussi bariolé que convaincant. Les trois démons transformés — Cackie, Chuckie et Chortie — arborent des apparences radicalement différentes après leur métamorphose :
- Cackie : un élégant majordome blond au raffinement britannique.
- Chuckie : un colosse tatoué à l’allure de catcheur.
- Chortie : une jeune fille aux tenues néon qu’on croirait sortie d’une rue branchée de Tokyo.
- Sweetia : la servante chargée d’alimenter en gâteaux l’appétit insatiable d’Étrange.
Le design des personnages, sans toujours rivaliser avec le haut du panier du genre, se défend très bien face à la concurrence. Les histoires secondaires, présentées à la manière des skits des jeux Tales of, enrichissent l’univers. Certaines sont indispensables à la trame principale ; d’autres, centrées sur les repas épicés des enfers, suivent un schéma répétitif qui finit par lasser légèrement. La narration principale manque de profondeur : on effleure la surface sans jamais vraiment plonger.
Un gameplay inventif mais imparfait, à l’image de son créateur
Contrairement à ce qu’on pourrait attendre d’un héritier spirituel de Disgaea, Étrange Overlord rompt avec le combat stratégique au tour par tour. Niikawa choisit délibérément l’action frénétique, au risque de dérouter une partie de son public. Vous contrôlez jusqu’à quatre personnages simultanément, issus des vassaux recrutés au fil de l’aventure.
Les combats se déroulent dans des arènes thématiques, sans temps mort ni menu encombrant. Trois types d’actions constituent la base du système :
| Action | Description | Utilité principale |
|---|---|---|
| Attaque basique | Frappe rapide au corps à corps ou à distance | Dommages constants |
| Attaque spéciale | Technique propre à chaque personnage | Puissance concentrée |
| Esquive | Dash rapide pour éviter les coups | Survie et repositionnement |
L’élément central du gameplay reste le système de lanes, ces couloirs courbes qui serpentent à travers chaque niveau. Ils transportent en boucle des bonus variés : résistance aux coups, augmentation des dégâts, recharge de la jauge de super-attaque. Collecter ces bonus au bon moment devient un exercice frénétique et plaisant, même si la part d’aléatoire reste trop présente. On ne ressent jamais vraiment la maîtrise totale de la situation. Les objectifs de mission sont classiques — éliminer tous les ennemis, rapporter des objets à une base, capturer des zones — mais certains s’avèrent plus patients que dynamiques.
Les boss exigent de repérer leurs faiblesses spécifiques, souvent liées à l’environnement. C’est une mécanique satisfaisante, même si elle n’est pas révolutionnaire. Le mode coopératif local ajoute une option sympathique pour rejouer les niveaux déjà terminés, avec des objectifs secondaires débloqués à posteriori. La progression passe par l’élévation du Happy Life Level d’Étrange, qui déverrouille des ressources et améliore les lanes et les armes. Le système fonctionne sans être particulièrement captivant.
Entre comédie musicale et anime déjanté : une identité forte
Un élément inattendu rappelle les débuts de Niikawa avec Rhapsody : A Musical Adventure : les numéros chantés. Certains personnages interrompent soudainement l’action pour entonner un air décrivant les événements en cours, comme si une lumière de scène venait les isoler dans un opéra improvisé. Ces moments sont trop rares et trop courts pour pleinement convaincre. Soit il fallait aller jusqu’au bout avec de véritables compositions, soit amplifier la dimension opératique tout au long du jeu. En l’état, ces interludes sonnent légèrement décalés, malgré le sourire qu’ils arrachent invariablement.
L’humour général du titre fonctionne bien pour quiconque apprécie les comédies anime décomplexées, avec leurs exagérations visuelles et leurs personnages poussés à l’extrême. Pour les autres, l’expérience pourra sembler répétitive et envahissante. La durée de vie raisonnable — autour de seize heures pour une partie normale — évite l’essoufflement total.
Étrange Overlord représente exactement ce qu’on attend d’un projet indépendant ambitieux : du caractère, de l’audace, une vraie prise de risque créative là où les grands studios refusent de s’aventurer. Le résultat final n’atteint pas la perfection absolue, mais il possède une personnalité rare. Comme le disait le célèbre poème de John Milton dans Le Paradis perdu : mieux vaut régner en enfer que servir au paradis. Étrange, elle, a bien compris le message.
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